Désordres affectifs dans l’institution muséale. Éclairages littéraires par Javier Marías, Thomas Bernhard et Ben Lerner

Si la visite au musée était un topos du roman d’éducation du XIXe siècle, le roman contemporain est plus que jamais fasciné par les interactions possibles entre ses personnages et le musée, d’un point de vue aujourd’hui élargi à tous les acteurs de l’institution (visiteurs réguliers ou occasionnels, gardiens, conservateurs, experts etc.). Les ressorts de la fiction – caractérisation, dramatisation et invention – permettent de créer des situations imaginaires, incongrues ou extravagantes, qui problématisent la complexité de la relation à l’art aujourd’hui. Cette contribution propose de faire dialoguer les textes de trois romanciers (Javier Marías, Thomas Bernhard et Ben Lerner) qui chacun invitent les lecteurs à repenser un certain nombre de paradigmes liés à l’émotion forte qui peut se produire dans un contexte institutionnel invitant traditionnellement à la réserve et la déférence. Par le dispositif de médiation qu’ils mettent en œuvre entre visiteur, gardien, expert ou directeur de collection, ces extraits exacerbent les contradictions inhérentes à l’institution muséale pour en déstabiliser les discours traditionnels.

mots-clés : le musée dans la littérature, expérience esthétique, roman conservatoire, émotions, détachement, fictionalité, référentialité, Javier Marías, Thomas Bernhard, Ben Lerner


Numéro 47 – juin / décembre 2024 Agir en intrus dans les musées. Inclusions, controverses, exclusions et patrimoines

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Une intrusion cachée par une inclusion controversée. L’acquisition d’artefacts zapatistes par le Reina Sofía de Madrid

L’objectif de cet article est d’interroger la dimension politique de la patrimonialisation d’artefacts produits par les communautés autonomes du Chiapas et acquis en 2021 par le musée Reina Sofía de Madrid, dans le cadre d’une réorganisation de ses collections à visée décoloniale. En retraçant le processus d’acquisition de ces artefacts et leur mise en scène dans les collections du musée, nous souhaitons faire émerger la dimension critique de cette exposition des productions autochtones sur une scène majeure de l’art européen. Notre analyse porte avant tout sur les choix qui sous-tendent cette opération patrimoniale, à partir d’entretiens conduits avec les responsables des collections du musée ainsi que les dynamiques de réécriture de l’héritage colonial qui en résultent. Pour ce faire, nous mettons en résonance l’étude du processus de patrimonialisation de ces artefacts avec les discours produits par les zapatistes eux-mêmes et ceux des réseaux militants soutenant leur voyage en Europe en 2021. Cette acquisition, qui participe de la politique d’inclusion d’objets produits par des acteurs du Sud dans le discours muséal, se révèle être un cas singulier d’intrusion. L’enquête ethnographique dévoile les controverses de processus de patrimonialisation et la situation exceptionnelle qui permet l’arrivée en Europe des productions zapatistes. Elle permet de saisir la portée politique de cette intrusion cachée.

mots-clés : ethnographie, patrimonialisation, réécriture de l’histoire, études décoloniales, mouvement zapatiste


Numéro 47 – juin / décembre 2024 Agir en intrus dans les musées. Inclusions, controverses, exclusions et patrimoines

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Le n’importe quoi, l’importun et l’important dans les musées de société

Cet article s’appuie sur des travaux menés depuis plusieurs années sur la construction des patrimoines et des rapports entre les collectionneurs, leurs héritiers et les musées de société. À partir du constat d’un fondateur d’un petit musée local, j’ai réfléchi à l’idée selon laquelle certains musées acceptent tout ce dont les gens veulent se débarrasser, ce qui m’amène à revenir sur les principes de collecte des musées fondant leurs savoirs sur les sciences sociales, notamment l’ethnologie. Pour cette discipline, le « n’importe quoi » est réputé représentatif, il est ce qui importe pour comprendre une société. Mais en pratique, les professionnels se retrouvent confrontés à une masse matérielle encombrante, qui rend certains objets ou ensembles d’objets importuns. L’article tente d’analyser cette dynamique de l’importun et de l’important, à partir d’étude de cas, d’héritages donnés au musée, de déchets a priori incongrus mais finalement dignes d’intérêt, pour considérer les possibilités d’adaptation des musées à la surabondance matérielle contemporaine.

mots-clés : patrimoine, musées de société, héritage, collection, déchets, collectionneurs, collecte


Numéro 47 – juin / décembre 2024 Agir en intrus dans les musées. Inclusions, controverses, exclusions et patrimoines

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Quand des intrus forcent les portes de l’institution, les règles vacillent. Entretien avec Florence Pizzorni

À partir des nombreuses expériences professionnelles de Florence Pizzorni, matière première de plusieurs articles publiés dans différentes revues, cet entretien aborde la question de l’intrusion dans les musées en explorant différentes échelles de perturbations. Il peut s’agir de celles causées par un objet présent dans les collections et qui devient source d’inquiétude ou de tourment pour le personnel, mais aussi d’objets qui, par leur nature ordinaire, triviale, indigne, ébranlent les critères habituels servant à qualifier les objets dotés d’une valeur muséale. Simple carton de SDF, vélo « atypique » par exemple. Ces objets de musées sont des intrus dans le monde des musées ; ils nécessitent, de la part des professionnel, un traitement spécifique, les normes qui régissent les opérations de conservation et de restauration étant singulièrement inappropriées pour eux. Courent en filigrane de cette discussion les difficultés d’insertion du MNATP dans le champ muséal, le décalage perpétuel qui existait entre cet établissement issu du monde de la recherche et le cénacle des grands musées de beaux-arts. Le propos de Florence Pizzorni contribue à mieux saisir les questions que soulève la prise en compte du patrimoine immatériel dans les pratiques muséographiques et expographiques des musées d’anthropologie.

mots-clés : musée, musée de société, musée d’ethnologie, sorcellerie, exclusion, collection de musée, patrimoine culturel immatériel (PCI)


Numéro 47 – juin / décembre 2024 Agir en intrus dans les musées. Inclusions, controverses, exclusions et patrimoines

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(Re)trouver sa place au musée : le cas des conservateurs et conservatrices à la BnF

Au sein de la BnF, l’émergence d’un nouvel espace d’exposition des objets et d’un service muséal chargé de son fonctionnement entraîne une redéfinition de prérogatives et de frontières professionnelles qui apparaissent rétrospectivement comme étant jusque-là stabilisées. Au cœur de cette redéfinition, les conservateurs et conservatrices, chargés des expositions temporaires développent des stratégies pour conserver une place centrale dans l’organisation du travail, tandis que d’autres catégories d’agents bénéficient de la création du musée en affirmant leur propre juridiction professionnelle.

mots-clés : bibliothèque, musée, métier de conservateur, juridiction professionnelle


Numéro 47 – juin / décembre 2024 Agir en intrus dans les musées. Inclusions, controverses, exclusions et patrimoines

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La réception, dans le milieu de l’art contemporain, des interventions non autorisées d’artistes sur des œuvres exposées dans des musées

Cet article s’intéresse à l’étude de la réception des actes de vandalisme artistique qui ont lieu dans des musées et considère ces actes à travers le prisme des réactions sociales qu’ils suscitent. L’étude est ici centrée sur le vandalisme artistique, c’est-à-dire sur ces atteintes effectuées dans une optique créative. Envisageant le phénomène du point de vue de sa réception, cet article prend pour objet les discours produits autour de ce phénomène, notamment la manière dont le milieu de l’art et des musées gère et « digère » ces gestes. La réception des actes de vandalisme artistique doit être considérée de manière spécifique : leurs auteurs ayant la particularité d’attaquer l’art autant qu’ils s’en revendiquent, ces gestes concernent à double titre le milieu de l’art. L’analyse se centre donc sur les réactions des acteurs concernés directement par ces atteintes, ou y réagissant publiquement. La première partie de l’article se concentre sur les réactions des responsables de musées qui sont la cible d’actes de vandalisme. La deuxième partie se focalise sur trois études de cas. Les réactions à ces trois cas de vandalisme artistique sont particulièrement riches à analyser car ils ont donné lieu à des polémiques et à des prises de position marquées au sein des milieux de l’art, notamment en raison des poursuites qui ont été engagées à l’encontre de leurs auteurs.

mots-clés : vandalisme, musée, patrimoine, dégradation, intervention, art, œuvre


Numéro 47 – juin / décembre 2024 Agir en intrus dans les musées. Inclusions, controverses, exclusions et patrimoines

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Deux siècles de normes et de contrôles dans les musées nationaux

Depuis leur création il y a plus de deux siècles, les musées nationaux s’efforcent de contrôler la présence et les actions des personnes accédant en leur sein, que ce soit pour se prémunir d’éventuelles menaces ou pour faire respecter un certain mode de comportement. L’administration des musées a régulièrement été amenée à modifier la réglementation mise en place, afin de s’adapter à de nouveaux contextes, mais plus globalement pour répondre à une évolution des comportements ou des attentes du public. Cet article se propose d’aborder cette question à travers les sources d’archives produites par l’administration sur le temps long, faisant ainsi ressortir les continuités, les ruptures et les évolutions.

mots-clés : musées nationaux, règlements, publics


Numéro 47 – juin / décembre 2024 Agir en intrus dans les musées. Inclusions, controverses, exclusions et patrimoines

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À la recherche d’intrus agissant dans les musées. Un itinéraire en forme de braconnage

Agir en intrus dans les musées n’est peut-être pas ce que l’on croit. C’est du moins l’impression que l’on peut tirer de la lecture des contributions de ce numéro thématique d’Ethnographiques.org, dont cette présentation s’efforce de rendre compte en dégageant quelques pistes de réflexion. L’exercice de synthèse s’est avéré difficile, et ne prétend pas à l’exhaustivité. Si la multiplicité des musées n’est ici qu’esquissée, sur la base d’un certain nombre d’exemples européens et plus particulièrement français, les perspectives tracées par les autrices et auteurs décrivent une variété de formes d’intrusion, dont les origines, les agents, les modalités et les effets le plus souvent diffèrent. Leur point commun ? Nous interpeller quant au caractère paradoxal de ces étranges machines que sont les musées, ces espaces de savoirs et de patrimoines institués, en butte à leurs présents indociles. Ne s’agirait-il pas de reconnaître, dans les ouvertures heuristiques et les transformations que ces intrusions induisent, une valeur pragmatique et une complexité conceptuelle ordinairement négligées ?

mots-clés : études patrimoniales, muséologie, musées, patrimoine, intrus, intrusions, collections, expositions, public, visiteurs


Numéro 47 – juin / décembre 2024 Agir en intrus dans les musées. Inclusions, controverses, exclusions et patrimoines

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Ethnographier un établissement public de santé mentale (EPSM) en qualité d’élève directrice d’hôpital : une occasion de remettre le concept d’« institution totale » sur le métier ?

Cet article se fonde sur un terrain ethnographique de huit semaines en établissement public de santé mentale (EPSM) pendant lesquelles la sociologue a tiré parti de la période de stage d’observation relative à sa formation de directrice d’hôpital pour mener une enquête circonscrite à son établissement de stage, un centre hospitalier parmi les plus grands de France au regard de son budget et de sa file active, pratiquant la psychiatrie générale, la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, ainsi que la psychiatrie de la personne âgée. L’objet de cet article est d’interroger la vitalité du concept d’« institution totale » au prisme d’un terrain réalisé dans des conditions originales pour la chercheuse, en prenant en compte les conséquences que ces modalités de réalisation ont eues sur le déroulé et les résultats de l’enquête, ainsi que sur la manière de faire travailler le concept d’« institution totale ».

mots-clés : psychiatrie, hôpital, institution totale, ethnographie, désinstitutionnalisation, détotalisation, sociologie


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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Institution totale : ambiguïtés et potentialités d’un concept bien vivant

Le concept d’institution totale est devenu une référence classique, un incontournable, pour caractériser les institutions d’enfermement. S’il est fréquemment mobilisé dans les travaux de recherche, il est souvent peu discuté ou ses caractéristiques sont rarement analysées alors même que les définitions ou les dimensions de la « total institution » sont plurielles. L’article s’interroge sur les ambiguïtés de ce concept clé et sur le lien éventuel entre la coexistence de multiples interprétations que l’institution totale a suscitées et le succès d’Asiles d’Erving Goffman en 1968. Il propose plusieurs pistes pour rendre ce concept « opérationnel » dans des pratiques de terrain en s’appuyant sur diverses recherches, notamment sur la prison. L’article entend ainsi démontrer que l’institution totale continue d’être un concept bien vivant, et ce même si des formes de détotalisation voire de détotalitarisation sont constatées dans nombre d’institutions.

mots-clés : institution totale, prison, théorie, détotalisation, enquête, enfermement


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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Les communautés thérapeutiques pour usagers de drogues : comment les institutions se détotalisent

Les institutions totales décrites par Erving Goffman dans les années 1950 aux États-Unis ont connu un succès intellectuel dans le monde entier. Depuis, les sciences sociales n’ont de cesse d’analyser les évolutions qui touchent l’ensemble du phénomène institutionnel, entre annonce de son déclin et résurgence de dispositifs de contrainte dans de multiples domaines (centres fermés pour jeunes délinquants, centres de rétention pour migrants en situation illégale…). Le présent article propose une socio-histoire basée sur trois interventions dans des communautés thérapeutiques pour la prise en charge résidentielle d’usagers de drogue dépendants basée sur l’encadrement par les pairs. L’article montre que ces communautés qui initialement visaient l’abstinence ont débuté leur carrière sur le mode des institutions totales en développant un haut niveau de violence institutionnelle à l’encontre des reclus, puis ont connu des évolutions notoires qui montrent comment les institutions se sont détotalisées pour devenir des organisations hybrides tant du point de vue des moyens engagés que des finalités normatives poursuivies.

mots-clés : communautés thérapeutiques, usagers de drogues, pairs, addiction, soin résidentiel, détotalisation


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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Les communautés thérapeutiques pour usagers de drogues : comment les institutions se détotalisent

Les institutions totales décrites par Erving Goffman dans les années 1950 aux États-Unis ont connu un succès intellectuel dans le monde entier. Depuis, les sciences sociales n’ont de cesse d’analyser les évolutions qui touchent l’ensemble du phénomène institutionnel, entre annonce de son déclin et résurgence de dispositifs de contrainte dans de multiples domaines (centres fermés pour jeunes délinquants, centres de rétention pour migrants en situation illégale…). Le présent article propose une socio-histoire basée sur trois interventions dans des communautés thérapeutiques pour la prise en charge résidentielle d’usagers de drogue dépendants basée sur l’encadrement par les pairs. L’article montre que ces communautés qui initialement visaient l’abstinence ont débuté leur carrière sur le mode des institutions totales en développant un haut niveau de violence institutionnelle à l’encontre des reclus, puis ont connu des évolutions notoires qui montrent comment les institutions se sont détotalisées pour devenir des organisations hybrides tant du point de vue des moyens engagés que des finalités normatives poursuivies.

mots-clés : communautés thérapeutiques, usagers de drogues, pairs, addiction, soin résidentiel, détotalisation


Numéro 46 – décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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« On est plus dans le cocooning ». Au bloc opératoire pédiatrique, une « détotalisation » par petites touches

Au sein de l’univers chirurgical, la chirurgie infantile constitue un « segment » dont les spécificités sont souvent déconsidérées par les professionnels de chirurgie adulte et dont la place tend à être minorée dans l’organisation institutionnelle. Sur la base d’un terrain ethnographique au sein des salles de chirurgie viscérale du bloc pédiatrique d’un Centre hospitalier universitaire (CHU) parisien, cet article explore la culture professionnelle de cette « filière de soins philanthropique ». Nous soutenons que la chirurgie infantile tire sa singularité de la « détotalisation » du paradigme fonctionnaliste et hygiéniste du bloc opératoire qu’elle insuffle. Si cette détotalisation est avant tout liée aux techniques et stratégies mises en œuvre par les professionnels pour aménager l’accueil du patient et adoucir son entrée dans l’institution totale qu’est le bloc opératoire, elle tient aussi aux conceptions alternatives que les équipes se font des jeunes « reclus », plus humanisés, au risque de voir leur blindage émotionnel se fragiliser. Ce faisant, la chirurgie pédiatrique apparait comme un pôle réformateur pour la chirurgie, à l’heure d’attentes renouvelées en matière d’humanisation des soins et du renouvellement sociodémographique des praticiens.

mots-clés : segment, chirurgie, bloc opératoire, enfant, institution totale, soignant, culture professionnelle, rituels


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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Que reste-t-il du sujet dans la démence ? Enquêtes dans deux institutions de soins tournées vers « la personne »

En France, l’avancée des droits des patients dans les institutions de soins dites « totales » a participé à la promotion de l’autonomie de l’usager et la mise en place de projets tournés vers « la personne ». Dans les EHPAD (Établissements pour personnes âgées dépendantes) ou dans les FAM (Foyers d’accueil médicalisés) spécialisés dans l’accueil de patients souffrant de démences (Alzheimer, démence frontotemporale), les soignants sont fortement encouragés à dépasser l’interprétation purement neuronale du comportement des résidents. C’est « la personne » et non « le cerveau » qu’il faut placer au centre de l’expérience médicale. Néanmoins, ce principe est exigeant. Car comment établir avec l’autre une relation interpersonnelle alors qu’il est atteint d’une maladie qui désintègre précisément le langage, la mémoire et la personnalité ? Cet article travaille l’ambiguïté qui caractérise le soin pour les personnes atteintes de démence et décrit deux situations où se manifestent les problèmes, le malaise, et l’inquiétude des soignants à s’adresser à une subjectivité dont la continuation même est menacée. Pour ce faire, nous avons enquêté séparément dans deux établissements et présentons deux récits de cas qui mettent en évidence les épreuves, les difficultés et les efforts engagés pour saisir, protéger ou retenir ce qu’il reste de la subjectivité des personnes dans ces maladies.

mots-clés : démence, la personne, institutions totales, ethnographie


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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Une institution totale, vraiment ? Enjeux méthodologiques de l’enquête ethnographique en psychiatrie communautaire

Cet article met en évidence les enjeux méthodologiques d’une ethnographie de la psychiatrie qui se déroule dans un contexte où, d’une part, cette dernière a connu de nombreuses transformations, s’éloignant d’une institution totale, et où, d’autre part, les travaux en sciences sociales ont également pris leur distance avec ce concept. Je propose ainsi une réflexion en deux temps. Premièrement, je m’intéresse à la manière dont l’entrée dans l’institution et le positionnement sur le terrain influent sur le type de données produites. J’évoque les difficultés rencontrées lorsqu’un fort lien affectif a été noué avec l’équipe soignante, mais également les outils qui permettent de reprendre de la distance critique. Dans un deuxième temps, je reviens sur le type d’institution dans laquelle je suis entrée, en m’intéressant aux changements par rapport à l’institution totale, tout en soulignant ce qui persiste de celle-ci. Je montre que la prise de distance avec la notion d’institution totale, de la part des chercheurs et chercheuses comme des équipes soignantes, tend à invisibiliser les rapports de pouvoir qui sous-tendent les relations entre patient·es et soignant·es. En conclusion, je reviens sur les difficultés de rendre compte du discours de symétrie des relations et d’empowerment des patients et patientes qui entourent certains dispositifs de soins, tout en analysant ce qu’il y reste de contrainte et de contrôle.

mots-clés : psychiatrie, rétablissement, institution totale, ethnographie


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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Ethnographe(s) au régiment. Y être sans en être, pour un engagement « sur-mesure »

Le milieu académique considère bien souvent les armées comme des terrains de recherche difficiles d’accès et délicats à conduire, à la fois parce qu’elles sont réputées closes, secrètes et taiseuses, et surtout peu enclines à se laisser scruter par des observateurs et observatrices extérieures. Cet article propose d’examiner les postures d’enquête par observation directe expérimentées au sein des forces armées françaises, et d’interroger les conditions historiques, organisationnelles et sociales qui permettent de s’y établir et d’y mener un terrain à caractère ethnographique.

mots-clés : réflexivité, conditions d’enquête, observation directe, outsider, insider, armée, soldats


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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Des institutions totalement goffmaniennes ?

Le numéro « Ethnographier les institutions totales » s’est fixé pour objectif de remettre sur le métier le concept d’institution totale, forgé par Erving Goffman dans les années 1950 aux États-Unis, et popularisé par son essai Asiles en 1968. Le concept, qui se caractérise à la fois par sa dimension descriptive et critique, a depuis été mobilisé par les sciences sociales pour étudier différentes institutions, qui elles-mêmes ont connu des évolutions diachroniques obligeant à interroger la pertinence de son usage pour les définir. Pourtant, concept labile, il reste un outil heuristique fécond au regard des phénomènes de détotalisation (Rostaing 2009) et/ou de désinstitutionnalisation (Castel 2011) des institutions considérées. C’est de cette vitalité, mais aussi de cette plasticité du concept dont le présent numéro rend compte, en présentant des analyses explorant différents terrains : la prison, le bloc opératoire, le monastère, l’hôpital psychiatrique, les communautés thérapeutiques pour usagers de drogues, les institutions de soin dédiées aux personnes diagnostiquées démentes et l’armée.

mots-clés : institutions totales, armée, bloc opératoire, drogue, monastère, psychiatrie, prison, Goffman


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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Des monastères détotalisés par la vieillesse. Transformations des communautés religieuses contemplatives contemporaines

Les monastères sont des lieux de vie réputés clos, régis par des règles internes strictes et où les intérêts de la communauté priment sur ceux des individus. Ils prennent aisément leur place dans la typologie goffmanienne des institutions totales. Pourtant, en l’espace d’un demi-siècle, la vie monastique s’est transformée, moins sous l’effet de mutations sociétales qu’en raison de la diminution des effectifs et du vieillissement des moines et moniales. Cet article s’attache à décrire comment ce qui caractérise la vie monastique perdure tout en se transformant pour que cette dernière puisse s’adapter à la situation sanitaire des communautés. Idéal-type de la théorie goffmanienne, si le monastère en garde aujourd’hui des traces, une ethnographie des lieux nous permet de rediscuter la pertinence du concept pour décrire une vie monastique qui s’est, sous de nombreux aspects, détotalisée.

mots-clés : monastère, institution totale, transformation, vieillesse


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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Et quelquefois nous avons comme une grande idée

De quelles manières la littérature ethnographique s’intègre-t-elle dans le cours de notre propre travail de terrain ? Comment les expériences “mises en texte” de nos pairs peuvent-elles se transmettre et instruire notre manière d’enquêter ? En essayant d’apporter des éléments de réponse à ces questions, cet article tente d’éclairer certaines des modalités essentielles de constitution de l’équipement que l’ethnographe mobilise à chaque étape de son travail.

mots-clés : ethnographie, transmission, souci de soi, cogitamus


Numéro 45 – Juin 2023 Apprentissages sous tension

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Tisser l’authenticité. Rivalités autour de l’apprentissage du sabrage d’un ruban de coiffe en pays d’Arles

Le ruban de coiffe est emblématique du costume traditionnel féminin en pays d’Arles, toujours porté par des passionnées. Pourtant, il n’a jamais été produit localement et dépendait, jusqu’au XXe siècle, de l’industrie de la passementerie. Aujourd’hui, deux groupes rivaux ont entrepris de relancer la fabrication de ces rubans et redécouvrent, à quelques années d’écart, la technique du sabrage. Toutefois, si cet art semble strictement identique dans la pratique de ces deux collectifs, il est décrit en des termes très différents. En s’intéressant aux discours qui se déploient au cours de l’apprentissage dans chaque groupe, il apparaît que le savoir-faire se charge de valeurs morales parfois antagonistes. Le statut de l’objet finalement produit est alors transformé, ainsi que les représentations qui l’entourent.

mots-clés : authenticité, savoir-faire, valeurs, patrimoine, pays d’Arles, costume


Numéro 45 – Juin 2023 Apprentissages sous tension

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Vers une colonisation des esprits ? Les enjeux sociaux, politiques, linguistiques et cognitifs des formes de transmission à Wallis

Alors que l’État français accorde davantage de respect et d’autonomie aux sociétés des territoires du Pacifique qu’il a pliées sous le joug colonial, on constate à Wallis (Polynésie occidentale) le poids grandissant de l’administration française dans l’articulation entre socialisation, éducation et reconduction du monde social. Dans un contexte de mutations rapides, la généralisation de la langue française doit être questionnée au regard de ce qui fonde cette société et son devenir. Cette généralisation tend, en effet, à effacer les formes locales d’éducation et de socialisation primaire visant une parfaite compréhension des relations sociocosmiques en contexte, l’appropriation des structures de l’action, plus généralement, une bonne maîtrise de l’idéologie sémiotique. Car, selon la théorie wallisienne de l’action, prendre la parole à bon escient revient à agir sur le monde conformément aux valeurs qui le fondent.

mots-clés : socialisation, éducation, politique des langues, structures de l’action, idéologie sémiotique, théorie locale de l’action


Numéro 45 – Juin 2023 Apprentissages sous tension

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Les pratiques de transmission du théâtre chanté chinois dans « l’espace du peuple ». Traditions, modernité, officialité

De longues enquêtes réalisées en Chine entre 2000 et 2018, relatives à différentes pratiques théâtrales de la campagne et de la ville, ont fourni des données permettant d’analyser leurs formes de transmission. Les analyses du terrain chinois doivent prendre en compte des distinctions radicales opérant sur trois plans : historique (avec la date-rupture de la prise de pouvoir du Parti communiste en 1949 qui instaure une nouvelle société) ; structurel (avec la distinction pérenne entre deux sphères sociales nommées « espace officiel » et « espace du peuple ») ; et urbanistique (avec la politique actuelle visant 70 % d’urbains en 2025). Les réformes des années 1980 ont permis aux sociétés locales de renouer avec l’« espace du peuple » en retrouvant des formes théâtrales traditionnelles où se pratique un enseignement alliant la relation privilégiée entre maître et disciple, la formation par symbiose dans le partage des activités, et de fortes contraintes physiques. Mais les années Xi Jinping (depuis 2012) tendent à uniformiser la société en écrasant « l’espace du peuple » et les traditions de transmission théâtrale au profit d’écoles de théâtre urbaines. Désormais, le Parti s’immisce dans tous les cercles du théâtre pour mieux les contrôler, tandis que les relations sociales communautaires évoluent vers un individualisme cependant dépourvu de toute possibilité de mettre en pratique des rapports plus libres et égalitaires.

mots-clés : Chine, théâtre chanté chinois, formation, modernité, tradition, officialité


Numéro 45 – Juin 2023 Apprentissages sous tension

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Recomposer son monde avec du qi (氣) ? Récit d’itinéraires somatiques de trois praticiens français de zhineng qigong (qi gong de la sagesse)

Articulant trois entretiens et des observations de terrain, cet article propose de mettre en récit les processus par lesquels des praticiens français de zhineng qigong recomposent au quotidien la perception de leur corps et de leurs environnements à partir d’un nouvel existant : le qi. Par la mise en perspective de leurs pratiques ordinaires, de leurs discours et des enseignements qu’ils ont reçus, je tente de mettre au jour le rôle de l’expérience somatique dans les conflictualités et négociations ontologiques, axiologiques et heuristiques générées par l’exercice de cette discipline. Se dévoilent ainsi progressivement les multiples gestes de « récalcitrance » inventés par les praticiens pour élaborer des mises en variation de leurs apprentissages du zhineng qigong.

mots-clés : expérience somatique, qi, énergie, zhineng qigong, récalcitrance


Numéro 45 – Juin 2023 Apprentissages sous tension

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Les étiologies vernaculaires du psoriasis

Cet article présente les premiers résultats d’une enquête ethnographique menée en France et en Belgique auprès de personnes atteintes de psoriasis. Il interroge ce qu’elles ont appris de leur maladie, comment elles ont acquis ces connaissances et quelle attitude elles entretiennent à son égard. L’enquête met en évidence trois attitudes possibles. La première consiste à ne pas chercher à savoir afin d’éviter de s’exposer aux conséquences affectives négatives d’une information à laquelle on ne serait pas préparé. La deuxième consiste à faire avec les informations disponibles, ce qui signifie souvent se contenter de savoirs lacunaires, à demi compris et s’accommoder des angles morts de la compréhension du pourquoi et du comment de sa maladie. Une troisième attitude consiste à chercher à comprendre le mode de fonctionnement du psoriasis dans le but de multiplier les prises et les moyens d’action sur son psoriasis. Cette compréhension est, la plupart du temps, plurivoque, partielle et changeante au cours du cheminement avec la maladie. La construction d’une étiologie vernaculaire du psoriasis s’apparenterait moins à un processus de thésaurisation de connaissances qu’à l’apprentissage d’une capacité à se saisir de savoirs utiles, de ceux qui permettent une prise sur la maladie et sur ses conséquences dans la vie au quotidien. Savoir consiste alors à potentialiser un pouvoir d’agir quitte à s’accommoder de la part de mystère voire, dans certains cas, à suspendre ou renoncer à la quête de sens qui caractérise le plus souvent le cheminement avec une maladie chronique.

mots-clés : psoriasis, étiologies vernaculaires, attitudes épistémiques, pratiques de connaissances, pouvoir d’agir


Numéro 45 – Juin 2023 Apprentissages sous tension

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Construire des bateaux et son apprentissage dans un chantier-école

Le chantier-école breton sur lequel porte cet article, propose une formation à la charpente de marine à destination de personnes en reconversion professionnelle. Dans ce lieu directement inspiré d’un chantier-école étasunien et de sa pédagogie « expérientielle », l’accent est mis sur la responsabilisation et l’autonomisation de stagiaires qui se voient confier plusieurs projets de constructions de bateaux en bois au cours de leur cursus. Réparti.es en groupe et encadré.es par deux formateurs, ces stagiaires consacrent l’essentiel de leur temps de formation à ces constructions intégrales qui constituent le principal vecteur d’apprentissage de la charpente de marine. Discrète aux premiers abords, la pédagogie qui se manifeste au travers du dispositif chantier-école ou des pratiques des formateurs, suscite diverses tensions qui interrogent les stagiaires et les invitent à se (trans)former tant techniquement que personnellement. En ce sens, loin d’être des effets indésirables, elles participent aux apprentissages de la charpente de marine et de l’autonomie promus au chantier-école.

mots-clés : charpente de marine, chantier-école, apprentissage, dispositif pédagogique, autonomie, ethnographie


Numéro 45 – Juin 2023 Apprentissages sous tension

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