Les communautés thérapeutiques pour usagers de drogues : comment les institutions se détotalisent

Les institutions totales décrites par Erving Goffman dans les années 1950 aux États-Unis ont connu un succès intellectuel dans le monde entier. Depuis, les sciences sociales n’ont de cesse d’analyser les évolutions qui touchent l’ensemble du phénomène institutionnel, entre annonce de son déclin et résurgence de dispositifs de contrainte dans de multiples domaines (centres fermés pour jeunes délinquants, centres de rétention pour migrants en situation illégale…). Le présent article propose une socio-histoire basée sur trois interventions dans des communautés thérapeutiques pour la prise en charge résidentielle d’usagers de drogue dépendants basée sur l’encadrement par les pairs. L’article montre que ces communautés qui initialement visaient l’abstinence ont débuté leur carrière sur le mode des institutions totales en développant un haut niveau de violence institutionnelle à l’encontre des reclus, puis ont connu des évolutions notoires qui montrent comment les institutions se sont détotalisées pour devenir des organisations hybrides tant du point de vue des moyens engagés que des finalités normatives poursuivies.

mots-clés : communautés thérapeutiques, usagers de drogues, pairs, addiction, soin résidentiel, détotalisation


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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« On est plus dans le cocooning ». Au bloc opératoire pédiatrique, une « détotalisation » par petites touches

Au sein de l’univers chirurgical, la chirurgie infantile constitue un « segment » dont les spécificités sont souvent déconsidérées par les professionnels de chirurgie adulte et dont la place tend à être minorée dans l’organisation institutionnelle. Sur la base d’un terrain ethnographique au sein des salles de chirurgie viscérale du bloc pédiatrique d’un Centre hospitalier universitaire (CHU) parisien, cet article explore la culture professionnelle de cette « filière de soins philanthropique ». Nous soutenons que la chirurgie infantile tire sa singularité de la « détotalisation » du paradigme fonctionnaliste et hygiéniste du bloc opératoire qu’elle insuffle. Si cette détotalisation est avant tout liée aux techniques et stratégies mises en œuvre par les professionnels pour aménager l’accueil du patient et adoucir son entrée dans l’institution totale qu’est le bloc opératoire, elle tient aussi aux conceptions alternatives que les équipes se font des jeunes « reclus », plus humanisés, au risque de voir leur blindage émotionnel se fragiliser. Ce faisant, la chirurgie pédiatrique apparait comme un pôle réformateur pour la chirurgie, à l’heure d’attentes renouvelées en matière d’humanisation des soins et du renouvellement sociodémographique des praticiens.

mots-clés : segment, chirurgie, bloc opératoire, enfant, institution totale, soignant, culture professionnelle, rituels


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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Ours du numéro 46

Numéro 46 – décembre 2023

Ethnographier les institutions totales

(https://www.ethnographiques.org/2023/numero-46)

Dossier coordonné par Laurent Amiotte-Suchet et Audrey Higelin Cruz

Illustration : Rue Erving Goffman Evan Barnaud

Ont contribué à ce numéro :


Anabel Vazquez, relecture éditoriale et intégration web

Membres du comité de direction :


Sophie Chevalier, Thierry Wendling, codirecteurs

Nicolas Adell, Laurent Amiotte-Suchet, Leïla Baracchini, Florence Bouillon, Cécile Guillaume-Pey, Ellen[…]


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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Que reste-t-il du sujet dans la démence ? Enquêtes dans deux institutions de soins tournées vers « la personne »

En France, l’avancée des droits des patients dans les institutions de soins dites « totales » a participé à la promotion de l’autonomie de l’usager et la mise en place de projets tournés vers « la personne ». Dans les EHPAD (Établissements pour personnes âgées dépendantes) ou dans les FAM (Foyers d’accueil médicalisés) spécialisés dans l’accueil de patients souffrant de démences (Alzheimer, démence frontotemporale), les soignants sont fortement encouragés à dépasser l’interprétation purement neuronale du comportement des résidents. C’est « la personne » et non « le cerveau » qu’il faut placer au centre de l’expérience médicale. Néanmoins, ce principe est exigeant. Car comment établir avec l’autre une relation interpersonnelle alors qu’il est atteint d’une maladie qui désintègre précisément le langage, la mémoire et la personnalité ? Cet article travaille l’ambiguïté qui caractérise le soin pour les personnes atteintes de démence et décrit deux situations où se manifestent les problèmes, le malaise, et l’inquiétude des soignants à s’adresser à une subjectivité dont la continuation même est menacée. Pour ce faire, nous avons enquêté séparément dans deux établissements et présentons deux récits de cas qui mettent en évidence les épreuves, les difficultés et les efforts engagés pour saisir, protéger ou retenir ce qu’il reste de la subjectivité des personnes dans ces maladies.

mots-clés : démence, la personne, institutions totales, ethnographie


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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Une institution totale, vraiment ? Enjeux méthodologiques de l’enquête ethnographique en psychiatrie communautaire

Cet article met en évidence les enjeux méthodologiques d’une ethnographie de la psychiatrie qui se déroule dans un contexte où, d’une part, cette dernière a connu de nombreuses transformations, s’éloignant d’une institution totale, et où, d’autre part, les travaux en sciences sociales ont également pris leur distance avec ce concept. Je propose ainsi une réflexion en deux temps. Premièrement, je m’intéresse à la manière dont l’entrée dans l’institution et le positionnement sur le terrain influent sur le type de données produites. J’évoque les difficultés rencontrées lorsqu’un fort lien affectif a été noué avec l’équipe soignante, mais également les outils qui permettent de reprendre de la distance critique. Dans un deuxième temps, je reviens sur le type d’institution dans laquelle je suis entrée, en m’intéressant aux changements par rapport à l’institution totale, tout en soulignant ce qui persiste de celle-ci. Je montre que la prise de distance avec la notion d’institution totale, de la part des chercheurs et chercheuses comme des équipes soignantes, tend à invisibiliser les rapports de pouvoir qui sous-tendent les relations entre patient·es et soignant·es. En conclusion, je reviens sur les difficultés de rendre compte du discours de symétrie des relations et d’empowerment des patients et patientes qui entourent certains dispositifs de soins, tout en analysant ce qu’il y reste de contrainte et de contrôle.

mots-clés : psychiatrie, rétablissement, institution totale, ethnographie


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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Ethnographe(s) au régiment. Y être sans en être, pour un engagement « sur-mesure »

Le milieu académique considère bien souvent les armées comme des terrains de recherche difficiles d’accès et délicats à conduire, à la fois parce qu’elles sont réputées closes, secrètes et taiseuses, et surtout peu enclines à se laisser scruter par des observateurs et observatrices extérieures. Cet article propose d’examiner les postures d’enquête par observation directe expérimentées au sein des forces armées françaises, et d’interroger les conditions historiques, organisationnelles et sociales qui permettent de s’y établir et d’y mener un terrain à caractère ethnographique.

mots-clés : réflexivité, conditions d’enquête, observation directe, outsider, insider, armée, soldats


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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Des institutions totalement goffmaniennes ?

Le numéro « Ethnographier les institutions totales » s’est fixé pour objectif de remettre sur le métier le concept d’institution totale, forgé par Erving Goffman dans les années 1950 aux États-Unis, et popularisé par son essai Asiles en 1968. Le concept, qui se caractérise à la fois par sa dimension descriptive et critique, a depuis été mobilisé par les sciences sociales pour étudier différentes institutions, qui elles-mêmes ont connu des évolutions diachroniques obligeant à interroger la pertinence de son usage pour les définir. Pourtant, concept labile, il reste un outil heuristique fécond au regard des phénomènes de détotalisation (Rostaing 2009) et/ou de désinstitutionnalisation (Castel 2011) des institutions considérées. C’est de cette vitalité, mais aussi de cette plasticité du concept dont le présent numéro rend compte, en présentant des analyses explorant différents terrains : la prison, le bloc opératoire, le monastère, l’hôpital psychiatrique, les communautés thérapeutiques pour usagers de drogues, les institutions de soin dédiées aux personnes diagnostiquées démentes et l’armée.

mots-clés : institutions totales, armée, bloc opératoire, drogue, monastère, psychiatrie, prison, Goffman


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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Des monastères détotalisés par la vieillesse. Transformations des communautés religieuses contemplatives contemporaines

Les monastères sont des lieux de vie réputés clos, régis par des règles internes strictes et où les intérêts de la communauté priment sur ceux des individus. Ils prennent aisément leur place dans la typologie goffmanienne des institutions totales. Pourtant, en l’espace d’un demi-siècle, la vie monastique s’est transformée, moins sous l’effet de mutations sociétales qu’en raison de la diminution des effectifs et du vieillissement des moines et moniales. Cet article s’attache à décrire comment ce qui caractérise la vie monastique perdure tout en se transformant pour que cette dernière puisse s’adapter à la situation sanitaire des communautés. Idéal-type de la théorie goffmanienne, si le monastère en garde aujourd’hui des traces, une ethnographie des lieux nous permet de rediscuter la pertinence du concept pour décrire une vie monastique qui s’est, sous de nombreux aspects, détotalisée.

mots-clés : monastère, institution totale, transformation, vieillesse


Numéro 46 – Décembre 2023 Ethnographier les institutions totales

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